Araninku, la Grande Epopée

Or donc il advint qu’à la fin du Ve millénaire avant le Christ, le Monde connu s’étendait du nord au sud depuis les contreforts du Caucase jusqu’au Golfe d’Aden où la Mer qu’on appelle aujourd’hui Rouge se jette dans l’Océan. Parmi les Anunnakku, aussi appelés Nephilim et aujourd’hui les Non-Humains, rares étaient alors ceux qui s’étaient installés ailleurs. Les Anges prétendaient avoir parcouru la totalité de la Terre à l’époque d’avant l’Âge des Ténèbres où leur vie était encore nomade et le Monde jeune. Mais ils n’avaient alors bâti aucun comptoir qui n’eût enduré les siècles. Quant aux Humains, ils étaient les plus nombreux et les plus développés là où ils avaient reçu l’éducation des Dieux, et rien n’est resté des autres.

Presque rien n’offusquait alors la puissance des Premiers Nés, les Anges. Après des millénaires de conflits interminables, ils étaient devenus les Protecteurs de l’Egypte (qui s’étendait alors jusqu’à notre actuel Soudan et était moins aride qu’aujourd’hui), de l’Arabie, de la Mésopotamie, de l’Inde, et de la vaste région qui les séparaient et qui vint à être baptisée Perse. La Capitale de ce protectorat magique était Uruk, une des plus vieilles cités de l’Histoire, dont le rayonnement touchait tout le « Pays-d’entre-les-deux-Fleuves-Rois », le Tigre et l’Euphrate. C’est ici que siégeait Inanna fille de Mika’el, aussi appelée Ishtar, la plus belle et la plus terrible créature de tous les Temps, connue plus tard comme la Déesse de l’Amour et de la Guerre, qui inspira l’Aphrodite des Grecs. Pourtant et depuis l’époque de Gilgamesh le Premier Héros, qui avait endossé le titre de Roi d’Uruk en l’absence d’Inanna partie guerroyer, il était de coutume que ce soit un Homme qui dirige la cité sous la simple bénédiction des Anges. Uruk avait de nombreuses villes sous sa juridiction : au sud Eridu, l’ancienne rivale aujourd’hui soumise, à l’est Suse, la Ville-Savoir et au nord Ninive, la plus septentrionale possession du Domaine des Anges. Entre Uruk et Ninive, les ruines de Babylone fumaient toujours, et continuèrent jusqu’au jour où l’Age des Ténèbres prit fin, dit-on.

En Egypte, le fils d’Inanna, Nekhen, aussi appelé Horus, « Le Vengeur de son Père », avait pris le titre de Roi d’Egypte et gouvernait depuis la Mer Méditerranée jusqu’à l’Océan Indien. Il était amené à devenir un des plus grands Anges de l’Histoire de la Terre, même si le destin n’avait alors pas encore frappé à sa porte. Et à sa cour royale, sur l’île de Yebou au milieu du Nil, grandissait le futur de sa race : Izrael, son fils aîné, Capitaine de l’Armée d’Egypte et dont les hauts faits contre Seth traversèrent les Âges ; son fils cadet Jael, un des Anges les plus Sages de son temps, qui avait à ses côtés son propre fils Lerida, encore jeune mais déjà clairvoyant. Mais un autre Pouvoir irradiait plus que tout à Yebou : l’Oracle, le Diseur de Vérité, le Devin des Puissants. Le Seul Être sur Terre doué du pouvoir de voir le passé, le présent et le futur pareillement. Des quatre coins du Monde connu, tous se battaient pour avoir l’honneur de le voir et ainsi découvrir son Destin. Mais avant d’être un homme, l’Oracle était un esclave, et Horus veillait à sa sûreté.

Ainsi prospérait le territoire des Anges. Et c’est alors que presque tous semblaient avoir oublié la Grande Guerre et que la paix était devenue banale, que le Mal reparut. Car Enki, Premier Roi des Démons, ourdissait sa revanche. La mort de sa fille Kali des mains des Anges l’avait d’abord plongé dans un profond désarroi avant de réveiller en lui une haine millénaire. Et son inactivité apparente cachait en réalité une longue préparation en vue de lancer l’ultime assaut sur le Monde des Anges et réclamer son dû. Car il ne se souvenait que trop bien de la trahison d’Inanna qui, bien longtemps avant, à l’aube des Jours, avait abusé de son hospitalité et de sa trêve pour voler les clés de son royaume et l’humilier.

Le territoire d’Enki dépassait depuis longtemps les murailles de Jéricho, sa capitale et refuge. Toute la région qu’on appelle aujourd’hui Judée était sous son emprise, et aucun Ange n’avait encore osé s’y attaquer. On l’appelait Ninenki, la terre d’Enki, et c’était un endroit de désolation et de luxe mêlés. Les Démons avaient fait des Humains leurs esclaves et leurs pantins, vivant au milieu de l’argent et de l’or, violant et tuant à leur guise. Mais le pouvoir des Démons n’exigeait nulle épée ni arc : leur seule présence suffisait à charmer et convertir les Humains à leur culte et à l’obéissance. Ainsi, et bien plus encore que les Anges, les Démons étaient des Dieux vivants, adulés par des foules immenses et courbées. Et plus encore que des charmeurs, les Démons étaient des bâtisseurs. Ils apportèrent à l’Humanité de nombreuses offrandes : l’écriture, le chant, la vigne (qu’ils inventèrent sur les terres fertiles de Palestine) et surtout l’art de la guerre. Si bien qu’à la fin du Ve millénaire, Ninenki était un royaume très puissant, dont l’influence s’étendait au sud sur l’Arabie et au Nord au-delà même du Caucase et de l’Anatolie, en Europe.

Ainsi donc Enki décida de porter le premier coup. Il envoya son fils Livyatan, qui était sûrement l’un des plus grands guerriers de l’époque, à la tête d’une prodigieuse armée, attaquer le Sinaï afin de couper l’Empire des Anges en deux. En effet, le royaume de Mésopotamie et d’Egypte n’étaient reliés que par une étroite bande de terre entre le golfe de Suez et le golfe d’Akaba, et on appelait cette région « le Pays de la Frontière », car rien n’y poussait et personne ne l’avait jamais revendiquée. L’objectif d’Enki était non seulement d’empêcher la mère et le fils de préparer une défense commune, mais aussi de provoquer leur orgueil afin qu’ils viennent attaquer Ninenki dans le désordre. Livyatan occupa donc ce pays, et il faisait profil bas, car les montagnes faisaient encore écho du cri des milliers d’hommes et nephilim qui étaient morts là mille ans auparavant lors de la Bataille du Sinaï.

Lorsque la Grande Inanna, Reine du Monde connue, sût que les Démons avaient lancé leur attaque, elle sut que la Fin de la Grande Guerre était proche et que leurs destins se joueraient bientôt. Elle convoqua alors le Grand Conseil d’Uruk, et tous vinrent. Etait présent Hari, aussi appelé Vishnu, celui-là même qui avait défait Kali et repris l’Inde et qui connaissait fort bien les Démons. Etaient également présents Jael et son fils Lerida, enfants d’Horus, qui étaient alors en voyage en Mésopotamie. Enfin, il y avait encore bien d’autres Anges renommés, comme Ningirsu, Prince de Girsu, ou Qattara, prince de Ninive. Et parlait également Hegal, petit-fils du légendaire Gilgamesh, et roi des hommes d’Uruk. Au Grand Conseil d’Uruk, il fut décidé que l’Armée d’Inanna serait levée sur le chant et prendrait la route de Ninenki, pour faire l’ultime guerre aux Démons. La Séraphine comptait aveuglément sur l’audace de son fils Horus pour défaire le blocus de Livyatan et venir ensuite lui prêter assistance pour le siège de Jéricho. Le pari était osé, mais nécessaire. Ainsi partit l’Armée de la Reine, et elle comptait des milliers d’Anges et plusieurs dizaines de milliers d’Humains. Un détachement d’éclaireurs fut également envoyé au Pays des Arbres, le futur Liban, pour demander aux féroces Lycans de la meute du Grand Lycaon de venir honorer l’alliance millénaire qui les liaient aux Anges et qui les avaient vu, ensemble, mettre à bas Babylone et Kalikuta. Et les Lycans vinrent.



Ainsi commença l’Araninku, la Grande Epopée, la Fin de la Grande Guerre, qui allait durer près de deux cent ans et voir s’affronter les armées d’Inanna aux armées d’Enki, les deux cousins ennemis depuis le début des Jours. Il n’existe nul récit qui narre dans le détail toutes les batailles et tous les exploits de cette époque, mais le présent texte en racontera les plus notables.

Tandis que l’Armée de la Reine marchait dans les terres arides qui séparent le Pays-d’entre-les-deux-Fleuves-Rois et le pays de Ninenki, le Roi des Démons souriait en préparant sa défense. Jusqu’à présent, son plan marchait à merveille : ténébreux mais sage, il se savait à l’abri dans ses cavernes luxueuses de Jéricho, et espérait voir les Anges se briser sur ses remparts. Mais plus que tout, il craignait les Lycans, dont les hommes à son service avaient une peur bleue malgré ses enchantements. Et ainsi décida-t-il de ralentir la progression de l’armée ennemie afin de s’assurer la réussite de son plan. Paymon fils de Livyatan, son petit-fils, fut alors envoyé avec la mission de fortifier la Montagne Nebo, un puissant promontoire dominant la route que l’ennemi ne pouvait qu’emprunter, près du gué du Jourdain. Et lorsque l’Armée d’Inanna arriva de l’est, lumineuse comme le Soleil, elle fut surprise par une pluie de flèches d’argent décochées depuis la forteresse de Paymon, et dut en effet reculer, car l’argent transformait les Lycans en de simples hommes et femmes.

Mais Enki sous-estimait la force qui s’avançait devant lui. Car les pertes d’Inanna ne furent pas si graves, et l’assaut reprit quelques années après avec encore plus de vigueur. Et malgré le continuel renfort de troupes envoyées depuis la Judée en renfort de Paymon, la forteresse du Mont Nebo finit par être entièrement assiégée, et une grande partie de l’armée des Démons fut ainsi piégée. Mais les hommes à leur service se battaient avec passion et rage, car ils étaient sous l’enchantement démoniaque de la Fascination, et le siège dura ainsi près de vingt ans. Et lorsque tout espoir fut perdu, Paymon fit ouvrir les portes de sa forteresse et sonner la charge. La contre-attaque était suicidaire, mais ne visait qu’à permettre au Sous-Prince Infernal de quitter le siège et s’enfuir. La Bataille de Nebo fut terrible et sanglante, et lorsque Paymon, au prix d’un terrible tribu, réussit enfin à s’enfuir à cheval et rejoindre le gué du Jourdain, toute son armée était décimée. On raconte qu’il croisa pour la première fois le fer avec Lerida, fils de Jael, fils de Nekhen, qui commandait une des compagnies de l’armée d’Inanna. Ils étaient alors tous les deux jeunes et n’imaginaient pas que leur destin les ferait se rencontrer bien des fois encore.

Ainsi donc les Démons furent refoulés à l’ouest du Jourdain et les Anges gagnèrent la première bataille de L’Araninku, la Grande Epopée. Mais Enki était loin d’avoir abattu toutes ses cartes. Depuis des années déjà, et plus encore durant toute la durée du siège de Nebo, il réfléchissait à un moyen de gêner les Anges et les contraindre à attaquer à un seul endroit, par le gué du Jourdain, puissamment défendu, au lieu de devoir se battre sur un front de plusieurs centaines de kilomètres. Et dans son esprit maléfique germa une des idées les plus ingénieuses et les plus originales. Il ordonna qu’on construise à Zoar, loin en aval du fleuve Jourdain, un immense barrage de bois et de pierres. Le chantier dura longtemps, et aucun des esclaves qui s’y affairèrent ne savaient vraiment quel était le but de leur labeur. Et lorsque le grand barrage fut terminé et assez résistant pour soutenir le cours puissant du Jourdain, il fut fermé. Et alors tous purent saisir toute l’intelligence d’Enki : les eaux du fleuve, bloquées à Zoar, finirent par former un lac qui grandissait d’année en année. Et lorsque les Anges quittèrent victorieux le siège de Nebo, ils furent surpris et inquiets de trouver sur leur route une Mer Intérieure s’étendant sur des kilomètres et à perte de vue. Cette défense naturelle valait pour Enki toutes les murailles du monde.

C’est alors que vinrent des nouvelles d’Horus et de l’Armée d’Egypte. Quelques messagers avaient réussi à passer discrètement le blocus de Livyatan par le Sud et rejoindre le camp d’Inanna installé sur les rives orientales du lac nouvellement formé. Les nouvelles n’étaient pas bonnes : bien fortifiée dans le Sinaï, l’armée du Prince démoniaque tenait tête au Roi d’Egypte, empêchant tout secours de ce côté. On dit qu’Inanna hésita alors à continuer l’offensive. Elle connaissait très bien la qualité des défenses de Jéricho, la ville que tous sauf elle réputaient imprenable. Et alors le messager lui chuchota une autre nouvelle à l’oreille, et à elle seule : il lui dit que l’Oracle de Yebou avait prédit une victoire des Anges, et qu’il ne fallait pas désespérer. Alors elle retrouva l’Espoir et ordonna à son armée de quitter le camp. Ils n’avaient désormais plus qu’une seule alternative : contourner le lac maléfique, forcer les défenses du Gué du Jourdain, mettre le siège devant Jéricho, et défier l’intelligence d’Enki.

Et alors les Démons purent sentir qu’ils étaient bien seuls en ce Monde. Car même si tous, et Enki le premier, avait une foi aveugle en Jéricho et ses défenses, une aide extérieure fut-elle minime aurait sans doute garanti leur suprématie. Mais, trop orgueilleux et confiants en leur seule puissance, ils avaient trop longtemps dédaigné les autres races qui auraient pu leur venir en aide, comme les Vampires. Mais certains disent que la ruine des Démons, si elle fut grande, fut honorable, car ils se battirent seuls, et avec audace, face à l’union des Anges, des Lycans et des Hommes de l’Est.

Lorsqu’un deuxième hiver eut éprouvé cette région aride, Inanna profita du printemps pour attaquer le Gué du Jourdain. Enki y avait construit là de nombreuses tours de défense et la garnison d’hommes y était importante. Parce que c’était la dernière ligne de défense avant les remparts de Jéricho, situés à seulement une journée de chevauchée, cette bataille fut décisive, et les Démons ne doutèrent pas tant qu’ils restèrent maîtres du Gué. Il n’existait pour les Anges aucun autre moyen de traverser le fleuve, car à cette époque ancienne, les charpentiers ne connaissaient pas encore bien la construction de navires, si ce n’est des barques légères. Et au sud, le Lac né des maléfices d’Enki faisait peur même aux plus braves, et personne n’aurait osé le traverser.

Certains disent que l’erreur d’Enki fut de ne pas se rendre lui-même à la Bataille du Gué du Jourdain, tout comme par le passé, Inanna devant le Premier Siège de Babylone. Il confia encore une fois la garde du fleuve à Paymon, qui en retira sa notoriété. Les Démons y tinrent en respect les Anges pendant de longues années, n’hésitant pas à sacrifier des milliers d’humains, soldats ou civils, pour empêcher les chevaux ennemis de sortir des flots où ils étaient plus à l’aise. Et on dit qu’aucun autre cours d’eau ne fut autant souillé de sang que celui du Jourdain, rouge sous le Soleil. Et les cadavres des Anges, des Lycans, des Démons et des Hommes dérivèrent jusqu’à la Mer Intérieure qui fut désormais connue sous le nom de Mer Morte.

Et c’est à la Bataille du Gué du Jourdain que s’illustrèrent le plus grand nombre de héros dignes des légendes. On retiendra notamment Hegal, petit-fils de Gilgamesh, qui malgré sa condition de simple Humain déjoua l’enchantement des Démons et en fit tomber plus d’un. Ou encore Hari, fils de Rafa’el, Cousin d’Inanna et Grand parmi les Anges, qui eut l’idée d’utiliser le pouvoir de Lumière pour faire évaporer les eaux du Gué et faciliter le passage des troupes. Et enfin faut-il citer Qattara, Prince de Ninive-la-Belle, qui mena l’assaut final sur les deux plus grandes tours gardant l’accès au Gué et d’où les flèches noires des Démons ne cessaient de harceler l’Armée des Anges et des Lycans ?

Quand enfin tomba le Gué, Enki trembla pour la première fois et fit envoyer un messager à son fils Livyatan pour lui dire de revenir à Jéricho et de ne laisser derrière lui qu’une petite troupe afin de tenir le plus longtemps possible le blocus et empêcher Horus de rejoindre la guerre. Le Roi des Démons savait que l’Armée d’Egypte était de loin la plus puissante des armées des Anges, et il était impératif qu’elle n’arrive jamais devant Jéricho. C’est ainsi que Livyatan revint en secret en Ninenki, à toute allure, afin de secourir son père.

Mais quand Livyatan arriva à Jéricho, à la tête de la puissante Armée du Sud, il trouva Enki déjà assiégé par une impressionnante armada. Menés par Inanna, tous les Anges de Mésopotamie et d’Inde se jetaient corps et âmes contre les remparts noirs de Jéricho. Et face à lui, l’empêchant de rejoindre les assiégés et ses frères, il tomba nez à nez avec la meute de Lycaon, le Premier d’entre les Lycans, dit-on, et le plus féroce de sa race. Ainsi commença la Dernière Grande Bataille de l’Âge des Ténèbres, et sinon la plus terrible, au moins la plus fameuse. De tout l’Araninku, elle fut l’épisode le plus long et le plus éprouvant, comme l’illustre cette anecdote consignée en sumérien par la Maison de Hegal : « tant d’hommes tombèrent ou moururent de vieillesse devant les murs de Nar-enki, Jéricho la Noire, que nous fûmes bienheureux d’avoir apporté avec nous nos femmes. Car tandis que d’autres mouraient, d’autres naissaient, et grandissaient l’épée à la main. Et lorsque la bataille s’acheva, trois générations s’étaient relayées avec la même obsession : renverser le Démon et purifier la terre de nos ancêtres ».

Il est impossible de raconter si brièvement tout le déroulement de la Bataille des Héros, mais des hauts faits d’armes sont restés gravés dans les mémoires des Anges et des Démons. Ou comment périrent Hegal et son fils Baragesi, l’épée rougie à la main, en tentant de gravir à main nue les remparts de Jéricho. Comment Jael fils d’Horus conçut des boules de lumière vive et son fils Lerida de géantes catapultes pour les envoyer se fracasser contre les Murs. Ou encore le duel à mort entre Lycaon et Livyatan, durant lequel le fils d’Enki acquis sa renommée pour avoir été le seul Non-Humain à tuer un Lycan, et le plus illustre de surcroît, au corps à corps. On raconte qu’il brandit alors l’étendard rouge de l’Héritier d’Enki, et que les assiégés reprirent courage.

Le prix de la victoire fut lourd, mais enfin l’Armée de la Reine réussit à percer les Remparts de Jéricho. Mais là encore, la Bataille n’était pas terminée, car la cité s’étendait sur bien des lieues en profondeur, et la Salle du Roi était au plus profond des cavernes. Inanna confia à Jael et son fils Lerida le commandement des troupes en surface, et c’est avec une poignée des plus vaillants qu’elle entreprit la descente vers son destin. Et lorsqu’elle s’avança enfin devant Enki, seuls Qattara, Prince de Ninive, et Vishnu, son cousin, étaient à ses côtés. Et le Roi des Démons ne riait plus, mais son visage était tordu par un rictus mauvais.

Et c’est là, dans les profondeurs de la Terre, si profond que certains se seraient crus en Enfer, qu’eut lié le Dernier Duel. Car Qattara et Vishnu, malgré leur puissance, furent vite mis à bas, et seuls se firent face Enki et Inanna, les cousins ennemis, qui s’étaient jurés une haine éternelle quatre millénaires auparavant. Et les légendes disent que le duel dura sept jours et sept nuits, et que l’écho de leur combat résonna à travers les cavernes jusqu’à la surface, où la bataille cessa, comme suspendue, attendant la nouvelle du vainqueur. Sur les visages des combattants fatigués par des années de combat sans pause, se lisaient lassitude et faiblesse, et tous s’accordèrent pour donner la Victoire au camp du duelliste survivant.

Mais le Destin réservait une amère surprise aux Anunnakku, les Premiers Non-Humains de l’Histoire. Car dans les tréfonds de Jéricho, nulle Lumière ne permit à Inanna la Belle de prendre le dessus, ni nulle obscurité ne permit à Enki de corrompre l’esprit de son adversaire, et lorsque l’aube du huitième jour s’installa sur le Monde, les deux Ennemis jurés tombèrent en même temps, face à face, sur le sol dévasté de la Salle du Roi. Et le silence remplit les lieux et les cœurs des combattants. Inanna, fille de Mika’el, et Enki, fils de Satan’el, s’étaient entretués sans qu’un vainqueur n’en ressorte. Et le destin des Anges et des Démons n’en fut donc pas scellé, et ils furent condamnés à s’affronter jusqu’à la Fin des Temps sans qu’un vainqueur ne l’emporte jamais.

Lorsque la mort du Roi et de la Séraphine fut confirmé aux Armées qui, dehors, attendaient leur verdict comme des condamnés à mort, la Bataille fut interrompue car la peine était trop forte dans les deux camps pour continuer. Et Livyatan porta le deuil de son père et roi, entouré des siens. Et Jael et Lerida portèrent le deuil de leur grand-mère et reine. Et les Lycans portèrent le deuil de leur chef. Et ainsi se termina la Dernière Bataille de l’Âge des Ténèbres. Et ainsi se termina l’Araninku, la Grande Epopée. Et jamais plus depuis n’a-t-on vu pareils héros ni pareilles batailles sous le Soleil que Dieu a fait.

Lorsque les messagers vinrent, le visage mouillé par les larmes, apporter à Horus la nouvelle de la mort de sa mère, on dit que le Grand Roi d’Egypte fut le seul parmi les Anges à ne pas pleurer. Il regarda simplement le Ciel, et dans une prière muette, fit ses adieux à Inanna, Ishtar, la Plus Belle créature que le Monde ai jamais enfanté, Grande Reine du Monde connu et Séraphine des Premiers Nés. Et on dit que Dieu en personne lui apparut pour lui confier le titre de Séraphin, et qu’Horus rencontra alors son Destin.



Après-propos (Appendice à l’Araninku)



Après la Dernière Bataille, le monde entra dans une période de paix relative. La plupart des royaumes du monde, sauf l’Egypte, étaient ressortis fragilisés par les conflits, et en premier celui des Démons, qu’on cessa d’appeler Ninenki, et qui devint pour longtemps une terre oubliée et vide de toute population. Les Démons survivants, menés par Livyatan et son fils Paymon, quittèrent la terre de leur père tombé, et passèrent en Anatolie, actuelle Turquie, où ils s’établirent quelque temps. Mais les Anges aussi payèrent un lourd tribu : la mort d’Inanna, Vishnu, Qattara et de nombreux autres braves plongea la Mésopotamie dans une torpeur dont elle mit du temps à se relever, sous les ordres d’un des derniers princes survivants, Ningirsu. Quant aux Lycans, la mort de Lycaon provoqua la fin de la Première Alliance entre les Anges et les Lycans, et ces derniers retournèrent à leur vie nomade dans le Pays des Arbres.

Pourtant, les récentes batailles avaient laissé l’Egypte inviolée, et son Roi Horus, devenu Séraphin des Anges, n’avait en rien perdu de son pouvoir. S’il n’osa pas prendre à la suite de sa mère le titre de Roi du Monde, titre qui sombra dans l’oubli, il n’en demeura pas moins le souverain le plus puissant de la Terre. Le retour de son fils Jael et de ceux de sa Maison fut célébré avec une joie retenue, car parmi tous les anges ceux-là étaient le plus endeuillés par la fin d’Inanna, car ils avaient combattu jusqu’à la fin à ses côtés. Horus, car c’est ainsi qu’on l’appela toujours et non plus Nekhen, renoua le contact avec Ningirsu et la Mésopotamie, et Uruk devint ainsi vassale de Yebou et de l’Egypte, qui devint jusqu’à la fin de l’Âge des Ténèbres le centre du monde. Quant à l’Inde, la mort de Vishnu avait signé sa perte, car plus aucun ange n’eut le courage de retraverser les grandes étendues de la Perse pour y revendiquer le titre de Prince, et ce grand pays fut abandonné.

Et ainsi se déroula tranquillement la fin de l’Âge des Ténèbres. Tous les Anunnakku pouvaient sentir que l’Histoire approchait d’un tournant, car leurs cœurs se ternissaient, tandis que ceux des Humains se faisaient de plus en plus indépendants de leur volonté.


La suite : le Sommet des Dieux
Créée par Helios le 10 Août, 2015