Le Sommet des Dieux

Fin du Vème millénaire avant JC - Egypte

Les yeux rivés sur le trône, la main crispée sur le vide, les cheveux dégoulinant de sueur, il sentait l'aura toute proche de son père qui essayait tant bien que mal de le dominer. Il régnait sur la vaste salle une ambiance pesante, comme si le temps s'était arrêté, que la chaleur nocturne empirait encore d'avantage. Les immenses colonnes de pierre qui soutenaient le toit du temple lui semblèrent soudainement fragiles, comme des brindilles foulées par la main d'un dieu.

Son regard balaya chaque émissaire. Il connaissait la plupart d'entre eux. A sa gauche, un géant au corps massif le dominait de trois têtes. La tunique brune qui lui servait de vêtement semblait difficilement contenir son torse développé. Comme lui, il semblait piétiner et souffrir de l'attente. Il s'appelait Goubla fils de Lycaon, et l'évocation seule de ce patronyme suffisait à rappeler les hauts faits de sa meute. Il était accompagné d'un autre d'entre eux, à l'aura débordant de rage, et aux longs cheveux torsadés et gris comme le roc.

Derrière eux, et dans l'ombre d'une des colonnes, se tenait Khélia, infante de Seth, et Reine des Vampires de Lybie. Malgré la pâleur de son visage, le charme de ses traits fins et la sophistication de sa robe pourpre et de ses longs cheveux noirs rappelaient à tous que sa beauté n'était pas qu'une légende. A ses côtés, mais à bonne distance, se trouvait un être discret et au regard plissé - un Darmah, rare vision - au visage éprouvé par le temps et la guerre, et qui s'était présenté sous le titre de Chiang, Dynaste des Vampires d'Orient. Assurément, c'était lui qui avait parcouru la plus grande distance pour être ici en ce jour.

Au fond de la salle, une silhouette qu'il ne connaissait pas était dissimulée sous une capuche terne entourant un visage sans vie et percé d'un regard froid, que la température ne semblait aucunement atteindre. Derrière lui et en retrait, un de ses semblables était vêtu d'une cape grise identique.

Paymon interrompit son analyse et reporta son regard sur son père. Il ne comprenait pas comment il pouvait rester aussi calme dans cette situation inédite. Tout son être lui criait que leur présence ici était une aberration, et lui intimait de le quitter sur le champ. La longue route - près de trois mois - qui les avait amenés depuis l'Anatolie et à travers la moitié du monde connu avait été l'occasion de maints échanges, souvent houleux, entre le père et le fils au sujet de ce voyage. Plus d'une fois, ils avaient failli s'entretuer. Livyatan dut sentir l'aura désabusé de son fils, car il se pencha en avant, le regard malicieux, et son aura était aussi tranchante que l'acier : « Maintenant que nous sommes ici, contre ta volonté, tâche d'écouter, et d'apprendre, si tu veux un jour être Roi des Démons. »


Le bruit de la pierre résonna lorsque les portes du Temple s'entrouvrirent. Deux silhouettes pénétrèrent dans la salle sans même toucher le sol. L'un d'entre eux avait le corps d'un adulte et le visage d'un enfant, couronné d'or et serti de deux yeux couleur saphir. Il dominait d'une tête la deuxième silhouette, au physique plus commun. Les deux étaient vêtus de justaucorps blancs parsemés de pierres précieuses. Leur arrivée provoqua des murmures inaudibles et plusieurs mâchoires claquèrent. Le premier d'entre eux était Nekhen - mais tout le monde l'appelait désormais Horus -, Séraphin des Anges et autoproclamé Roi du Monde. Il traversa lentement la salle et vint s'asseoir sur le trône qui lui était réservé. Le deuxième ange était Ningirsu, Prince d'Uruk, Girsu et Ninive, en Mésopotamie - et le vassal d'Horus. Il se plaça debout à la droite du trône de son Roi et maître. Si Paymon n'avait pas abandonné comme tous son glaive à l'entrée, il aurait foncé tête baissée pour essayer de leur trancher la gorge. Il savait qu'il n'était pas le seul à éprouver cette envie. Autour de lui, il sentait les autres bouillir devant cette démonstration d'orgueil. La plupart d'entre eux avait franchi montagnes, déserts et forêts étouffantes pour être là, aujourd'hui, à contempler leur ennemi éternel. A peine un siècle avait passé depuis que la plupart d'entre eux avaient croisé le fer devant les murailles de Jéricho, dont les ruines fumaient encore -comme sa haine.

« Bienvenue à Yebou, commença Horus. »

Paymon sentit derrière lui la Reine des Vampires se redresser, comme une panthère étudiant sa proie. Khélia avait peut-être encore plus de raisons que tous les autres réunis de détester à la fois Horus et ce lieu. Trois millénaires auparavant, Yebou était encore la capitale du royaume de la nuit, avant qu'Horus ne refoule les vampires loin dans le désert brulant de Lybie où Seth, leur roi légendaire, avait péri. Khélia et les siens avaient depuis toujours considéré les Anges comme les envahisseurs et les usurpateurs de l'Egypte, et beaucoup encore aujourd'hui rêvaient de vengeance.

« Je vous remercie d'avoir tous répondu à mon appel en ce jour, malgré les réticences qui, je le sais, sont les vôtres, continua Horus. »

Sa voix était impérieuse et froide comme la glace, contrastant avec son allure trompeuse d'enfant-roi. Il se leva alors et, à la surprise de tous, ôta la couronne royale de son front et la jeta derrière lui comme s'il s'agissait d'un vulgaire jouet sans importance.

« Mes amis, mes ennemis, nous sommes tous réunis ici non pas en tant que Rois, Princes et chefs, continua Horus en croisant les bras derrière son dos. Nous sommes ici en tant qu'Anges, Démons - Paymon tiqua -, Lycans et Vampires. Nous sommes ici en tant que derniers témoins d'une époque qui touche à sa fin. »

Il commença à parcourir la salle en parlant - cette fois, il marchait bel et bien. Son regard se posait alternativement sur chacun des émissaires invités, soutenant leurs regards hostiles. Quand il passa près de Paymon, ce dernier réprima une terrible envie meurtrière.

« J'ai eu la vision d'un monde où je ne suis plus le Roi d'Egypte. Où vous n'êtes plus les rois et reines d'Anatolie, Ninenki et autres Lybie. Où nous sommes tous pourchassés par ceux-là même qu'aujourd'hui nous guidons, dirigeons, menons. J'ai eu la vision du Monde des Hommes, où nous autres Annunaku, quelles que soient nos aspirations, bonnes ou mauvaises, divines ou obscures, sommes l'Ennemi. Cette vision, c'est l'Oracle qui me l'a offerte. et ce fut sa dernière vision avant que son âme ne rejoigne l'au-delà. »

La mâchoire de Paymon manqua de se décrocher de sa bouche. Autour de lui, tous émirent divers sons de surprises et de consternation. Au fond de la salle, la silhouette qu'il ne connaissait pas s'agita. Tous connaissaient l'Oracle. Bien que rares furent les personnes à l'avoir jamais rencontrée en personne, sa renommée dépassait mille cours d'eau et montagnes. Beaucoup attribuaient le crédit des nombreuses victoires des Anges aux visions prophétiques de l'Oracle. C'était tout à la fois la Voix et l'Oeil de ce monde. Rarement depuis l'Aube des Jours une personne avait fait l'objet d'autant d'attention et de jalousie.

« Pourquoi devrions-nous croire les rêveries d'un esclave des Anges ? », provoqua Livyatan. Paymon ressentit une certaine fierté à voir son père prendre la parole en premier pour défier Horus. Il émanait de lui une terrible noblesse qui aurait terrassé n'importe quel humain. Sa question s'adressait moins à Horus qu'à tous les émissaires ici présents.

« Parce qu'il dit toujours la Vérité, répondit Horus. Aussi clairement qu'il a annoncé la défaite de votre père Enki - il soutint le regard de Livyatan -, et de votre père Seth - il reporta cette fois son regard sur Khélia. Parce que moi-même Horus, Roi d'Egypte et de Mésopotamie, Séraphin des Anges et Hérault de Dieu, ai toujours eu foi en ses prophéties. Je vous le dis, ce qu'il a annoncé se réalisera. Le temps des Annunaku arrive à sa fin, le temps des Hommes approche. »


Un silence funèbre étouffa tous les murmures. Paymon échangea un regard furtif avec son père, puis sonda tous les émissaires. Tous semblaient plongés dans une profonde réflexion. C'est le moment que choisit la silhouette mystérieuse qu'il avait aperçu plus tôt pour s'avancer au-devant des autres. Sa démarche était boiteuse. Retirant sa capuche, il dévoila un crâne glabre d'une blancheur lugubre. Lorsqu'il prit la parole, sa voix était faible et nasillarde, et sa bouche était déformée dans un rictus malsain. Il semblait avoir appris à parler la veille.

« Nous devons nous cachhhhher. Vivrrrrre au milieu d'eux. Nous vous apprendrons. »

Goubla le lycan fit deux pas en sa direction d'un air menaçant, et il leva son gigantesque bras en l'air comme s'il s'attendait à ce qu'une massue y apparaisse par enchantement. Paymon ne put s'empêcher de sourire. « Et qui es-tu, petit homme sans poils, pour croire pouvoir apprendre quoi que ce soit à un fils de Lycaon ? »

La silhouette mystérieuse sourit de toutes ses dents et se retourna vers son interlocuteur qui le surpassait en taille de près d'un mètre. Il ne semblait absolument pas avoir peur des muscles saillants de Goubla.

« Tout ! Et rrrrrrien ! Nul ne nous surpasse dans l'art de se dissssssssssimuler. Surtout pas un lycan. »

La curiosité de Paymon fut piquée devant cet échange. Qui était cet intrus truculent ? Qui l'avait invité, et surtout que voulait-il dire par se cacher au milieu des humains ? Aussi loin que remontait sa mémoire et celle de ses ascendants, les Annunaku avaient toujours régné sur les humains en maîtres. Jadis, bien avant que la Grande Guerre ne commence, les premiers démons avaient bâti pour eux la Première Cité, Eridu. Depuis, les relations entre les Humains et les Annunaku avaient toujours été celles de l'élève et du professeur, ou de l'esclave et du maître. Paymon se retourna vers Horus qui s'était rassis sur son trône et arborait une mine soucieuse. La Reine des Vampires le devança avant qu'il ne l'interpelle.

« Qui est cet émissaire que personne ne semble connaître, et pourquoi l'avoir invité ? », demanda Khélia d'une voix suave en regardant Horus et en désignant l'étrange intrus.

Le Séraphin des Anges était accoudé sur son trône. Son visage paraissait déjà moins royal et plus commun sans sa couronne. Il sembla un instant qu'il était redevenu cet enfant né dans l'insouciance d'une époque révolue depuis bien des millénaires.

« Je vous présente Ascal, Roi des Morts. Son nom ne vous est peut-être plus familier, mais il fut de son vivant Roi d'Askhelon la Maudite. »

Cette annonce eut l'effet d'une bombe. Goubla lui-même recula d'un bon mètre, Khélia sembla pâlir - ce qui était pour elle très significatif. Paymon sentit son père serrer les dents et fulminer. Il y a bien longtemps, son père lui avait raconté l'époque où sept rois parmi les humains avaient osé remettre en question la suprématie des Annunaku. Défaits, ils étaient revenus d'entre les morts, spectres fantomatiques, et il avait fallu l'alliance improbable de tous les Annunaku pour les repousser vers l'Au-delà, d'où ils n'étaient plus jamais revenus. La Bataille du Sinaï avait été la plus terrible bataille depuis la création des Jours, et même la Grande Guerre n'avait pas rivalisé avec sa violence.

« N'ayez crrrrrainte, chers amiiis, reprit Ascal. L'Armée des Ténèbrrrrrres n'est pas de retour. Nous avons réusssssi à nous introduirrrrrre dans le corps des humains. Nous nous faufilons parmi eux depuis plusssssieurs années maintenant. Nous sommes la prrrrreuve que nous pouvons éviter la prophétie de votre Orrrrrrrrracle. Nous appelons cela la Mascarade. »

Livyatan marcha droit vers le trône d'Horus. Son visage menaçant était terrifiant. Paymon ne put s'empêcher d'être content de voir son père - toujours si enclin à faire la morale sur la maîtrise de soi - perdre patience et vouloir abréger la discussion.

« C'est cette réunion qui est une mascarade, ragea Livyatan. Vous avez eu tort d'inviter à ce sommet cette infâme créature de l'au-delà, qui ne mérite que d'être renvoyé dans les limbes. Redonnez-moi mon glaive, que son retour chez les siens soit prompt. »

Un éclair de lumière divine zébra le plafond du Temple, et Livyatan recula. Horus se releva de son trône, et ses mains étaient jointes dans un signe de prière. Une tâche noire était visible sur la pierre à l'endroit où le trait de lumière avait frappé.

« N'oubliez pas où vous vous trouvez, menaça le Séraphin. Si j'ai invité Ascal, c'est pour deux raisons. D'abord parce que la prophétie nous concerne nous tous, au-delà de nos rivalités et de notre histoire. Et ensuite parce que sa race - qu'il faudra bien nommer un jour - incarne la neutralité entre d'un côté les Anges et les Lycans, et de l'autre les Démons et les Vampires. Vous devez tous être conscients que l'ère qui s'annonce nous obligera tous à changer de comportement. A ravaler notre orgueil. Sans quoi. sans quoi. Ce sera la Fin. »

Livyatan rejoignit son fils en reculant, l'orgueil blessé. Tous dans la salle étaient sur la défensive, et les auras se superposaient dans une tension extrême. La porte du Temple s'ouvrit alors à nouveau dans un bruit de pierre déplacée. Deux humains vêtus de toges blanches entrèrent, soutenant chacun sur une épaule une dalle de pierre et tenant dans leurs mains dix marteaux tailleurs - pour autant d'émissaires.

« Il nous appartient de définir le futur, continua Horus. De graver dans cette pierre les règles que nous suivrons à l'avenir afin d'éviter que cette prophétie ne se réalise. Des règles qui deviendront pour nos descendants une Tradition qu'ils légueront de père en fils et de mère en fille, jusqu'à ce que leur origine soit oubliée et que leur usage soit une habitude. Il en va de notre survie à tous, et de la survie de ce Monde ».

[.]

Ainsi prit fin l'Age des Ténèbres et commença l'Histoire des Humains.


Suite : L'Antiquité
Créée par Helios le 28 Octobre, 2015